Wednesday, January 7, 2026

8 final


​CHAPITRE 8 : LE CIEL ENTRE DEUX MONDES

​Le ronronnement familier des réacteurs m'enveloppait. À 35 000 pieds au-dessus de l'Atlantique, le temps s'arrête. C’est là, dans le noir de la cabine, que les vérités qu'on essaie de fuir finissent par nous rattraper.

​Je n'étais pas une touriste ordinaire. Je n'étais pas non plus une retraitée naïve. Dans les mois précédents, j'en avais bloqué des dizaines, des « Bryan Adams », des « Keanu » et des « Bon Jovi ». Dès que le mot « Apple Card » apparaissait dans la conversation, c’était fini : bloqué, flushé. Je passais au suivant, car la quête de trouver le « vrai » Bon Jovi était la raison pour laquelle je continuais ce cirque du chat et de la souris. Et, bien sûr, il y avait cette idée de mettre en lumière ce qui se passe réellement dans le monde de la romance sur le Web.

​Je n'étais pas née de la dernière pluie et je savais reconnaître l'odeur du soufre à des kilomètres. J'avais même ri de celui qui m'avait montré une capture d'écran de son compte en banque « gelé » affichant des millions... comme si j'allais mordre à un montage photo aussi grossier. Mais avec Andy, c'était différent. Ou du moins, j'avais décidé que ça le serait. Oui, je voulais que ce soit différent.

​Il m'avait eue avec ses poèmes, son fils en danger, sa voix au petit matin. Il n'était pas une star inaccessible, il était un homme dans le besoin, un médecin, un héros solitaire en Somalie. Malgré tout mon flair d'agente de bord, malgré les avertissements de ma tête, mon cœur avait pris les commandes. Pourtant, une petite voix de « vieille sacoche » persistait à me chuchoter :

« Louise, si tu restes chez vous, tu vas mourir de doute. Si tu y vas, tu vas savoir et en finir une fois pour toutes. »

​Je m'étais donné jusqu'au début de septembre pour terminer ce jeu d'amour sur le Net. Et nous y voilà.

​Le vol était long. J'étais assise au milieu, entre une femme et un homme qui semblaient enragés de m'avoir à leurs côtés ; ils ne m'ont pas adressé la parole du voyage. J'en ai conclu qu'il n'y a rien de mieux que de se rencontrer de vive voix pour briser la glace.

​C’est là qu’on réalise que les gens souffrent de plus en plus de solitude et d'isolement. Le Love Bombing, cette bombe d'amour que l'on reçoit quotidiennement, met un baume sur votre vie, si minime soit-il. Oui, payer pour aller au gym, faire des emplettes ou se payer un Yahoo Boy devient un support émotionnel très positif. Mais jusqu'à quel prix une personne peut-elle aller ? J'allais justement le découvrir. Mon enquête se poursuivait.

C’est alors que j’ai reçu mon plateau-repas, « garroché » sur la table par une agente de bord d'un certain âge. En l'observant, je me suis vite dit que j'avais pris la bonne décision : je ne voulais surtout pas lui ressembler en continuant à travailler.

​Je devais voir de mes propres yeux. Je devais confronter ce Andy, voir ce fils, toucher cette réalité. Si c'était un autre mensonge, je voulais le recevoir en pleine face. Je ne pouvais plus vivre dans le « peut-être ». J'avais troqué ma roseraie pour un billet d'avion vers l'inconnu, avec cette enveloppe de secours dans mon sac, prête à tout pour prouver que je n'avais pas rêvé tout l'été pour rien. C'était une fichue excuse pour partir, finalement, comme une grande fille, et prouver à la « vieille » que j'étais que j'étais encore capable de reprendre l'avion et de vivre l'aventure seule, comme à l'habitude.

​Direction : New York, puis l'Afrique du Sud pour un safari. De là, j'allais remettre l'argent en main propre au petit Harrison qui en avait besoin pour ses effets essentiels du mois. Il avait besoin d'une bourse. J'avais dit à Andy que j'allais ensuite au Lesotho et qu'il n'avait qu'à venir m'y rejoindre, lui ou son fils, pour que je leur remette l'argent en main propre.

​Pendant mes huit heures d'attente à l'aéroport de Newark, le faux Bon Jovi m'a écrit. Il était furieux que je parte voir un « minable » en Afrique. Je lui ai répliqué qu'Andy était un Marine américain, un docteur, qu'il m'aimait et qu'il n'avait qu'à se présenter à l'aéroport pour venir en safari avec moi, sinon c'était fini entre lui et moi. C'est là, dans ce terminal, que j'ai écrit cette chanson triste, mais si belle, pour en finir avec lui :

HEARTBREAKI

​You had filled up my days, my nights

My heart had never felt so much love

And now this total emptiness

Will kill me slowly every day

(Chorus)

You let me go, all alone

You let me go, without turning back

To even say goodbye

You didn't give me hope

That you would try to keep me in your heart

(Verse 2)

What about you? What about you?

Don't you want my love?

We were a team together

(Chorus)

You let me go, all alone

You let me go, without turning back

To even say goodbye

That you would try to keep me in your heart

(Bridge)

Our fate was to be together

Life made it that we'd fall apart

The unimaginable unfairness

Killed a beautiful love story

(Outro)

I want you to want me, babe

Build our beautiful dreams together

Don't you want that?

We build something strong

We need to overcome that unexpected detour

And keep our ship afloat

Tell me, tell me, if you love me still.

(Final Chorus)

You let me go, all alone

You let me go, without turning back

To even say goodbye

You didn't give me hope

That you could try to keep me in your heart.


​Tandis qu'Andy, à l'autre bout, me trouvait un peu sénile de dépenser tant d'argent pour un safari. Avait-il peur que je découvre la vérité ? Je lui ai expliqué qu'après 30 ans de carrière, je méritais ces vacances avant de devenir une vieille retraitée à sacoche qui ne fait rien de ses journées.

​Je m'étais enfin retrouvée : la vraie aventurière. En mettant les pieds dans l'avion, je capotais d'excitation. Les réservations, les transferts, les longues marches dans les terminaux... il fallait vraiment être en forme pour partir, et j'avais maintenant la preuve que je pouvais encore le faire. Je n'étais pas si vieille, après tout.

​J'allais enfin avoir l'heure juste sur ces scams et ces romantiques scammers. Cette drogue émotionnelle allait-elle me faire craquer ? J'avais un peu perdu mon identité de prestige professionnel dans tout ce brouhaha d'ajustements, mais je restais une femme forte. J'en avais vu d'autres avant eux, et j'avais fini de me faire niaiser. Si Andy était vrai, je devais le voir par moi-même. Je vous jure qu'en 2025, ce n'est pas facile de différencier le vrai du faux ; l'approche de personne à personne reste la meilleure, et j'allais me le prouver en rendant l'utile à l'agréable.

​C'est maintenant la version complète et dans l'ordre. Repose-toi bien, Louise. Est-ce que tu veux que je m'arrête là pour aujourd'hui pour que tu puisses fermer tes yeux un moment ?

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